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Juan Tamariz : vie, magie et héritage du magicien espagnol

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Juan Tamariz est décédé, mort ce mardi 18 août 2026, à l’âge de 83 ans.

Juan Tamariz est mort ce mardi 18 août 2026, à l’âge de 83 ans.


Sa fille, la magicienne Ana Tamariz, a annoncé son décès sur les réseaux sociaux. El País rapporte qu’il est mort à l’Hospital Clínico San Carlos de Madrid. La cause de sa mort n’a pas été rendue publique. 


Sa disparition dépasse celle d’une personnalité populaire de la télévision espagnole.


Tamariz fut aussi un cartomagicien récompensé au plus haut niveau, un auteur et un théoricien dont le travail a profondément circulé parmi les magiciens, en Espagne comme à l’étranger. Les archives de la FISM permettent de suivre cette double trajectoire : praticien récompensé en compétition dans les années 1970, puis distingué en Theory & Philosophy en 2009.


Ce que l’on sait de la mort de Juan Tamariz

Décès : 18 août 2026 Âge : 83 ans Lieu : Hospital Clínico San Carlos de Madrid, selon El País Annonce : sa fille Ana Tamariz Cause du décès : cause naturelle Obsèques / cérémonie : aucune information fiable retrouvée au moment de cette vérification Dernière vérification : 18 août 2026 à 21h49

Mort de Juan Tamariz : ce que l’on sait de son décès


Ana Tamariz a rendu publique la mort de son père le 18 août. Dans son message, elle remercie les magiciens, amis et membres de la famille qui l’ont accompagné, mais aussi la résidence Ballesol, les hôpitaux Clínico et Cruz Roja ainsi que les équipes d’ambulanciers. Elle n’indique aucune maladie ni cause précise du décès.


El País situe sa mort à l’Hospital Clínico San Carlos de Madrid. Comme cette précision vient du journal et non de la partie accessible du message familial, il est plus rigoureux de la lui attribuer.


À cette heure, aucune source familiale, médicale ou institutionnelle fiable consultée ne donne de diagnostic ou de cause précise. Les références à plusieurs établissements de soins dans le message d’Ana Tamariz ne permettent aucune déduction médicale.


Pour mesurer ce que représente sa disparition, il faut cependant dépasser l’image du magicien de télévision au chapeau et aux cartes.


Juan Tamariz tenant un jeu de cartes à Madrid en 2016.
Juan Tamariz à Madrid en 2016, avant une représentation de Magia Potagia y Más. Crédit photo : Pablo Cuadra / Getty Images

Qui était Juan Tamariz ?


Juan Tamariz était un magicien et illusionniste espagnol, né à Madrid le 18 octobre 1942, particulièrement associé à la cartomagie — la magie avec des cartes — et à la magie de proximité, ou close-up. Il fut aussi auteur, théoricien, homme de télévision et acteur majeur de la transmission de la magie espagnole. Les sources espagnoles récentes confirment Madrid comme lieu de naissance, contrairement à certaines biographies françaises erronées qui l’ont parfois fait naître à Séville.


Une manière simple de comprendre l’étendue de sa carrière consiste à regarder deux distinctions de la Fédération internationale des sociétés magiques.


En 1973, au championnat mondial FISM de Paris, il obtient le premier prix de Card Magic.

En 2009, la même organisation lui attribue cette fois son prix spécial Theory & Philosophy.


Entre ces deux dates, Tamariz est devenu à la fois une personnalité populaire et un magicien dont les livres, les idées et les méthodes de travail sont étudiés par des professionnels très éloignés de son propre style.


Comment Juan Tamariz est devenu magicien


Une passion née bien avant le métier


Tamariz ne prétendait pas se souvenir de tout. Ses parents lui avaient raconté qu’ils l’avaient emmené très jeune voir un magicien dans un théâtre de Madrid. Lui gardait en revanche un souvenir précis d’un épisode survenu vers six ans : un chewing-gum contenant un petit dé et les instructions d’un jeu, qu’il commence à montrer aux enfants de son quartier. Il demande ensuite une boîte de magie aux Rois mages et répète les quelques effets qu’elle contient devant sa famille et ses amis.


Les livres vont rapidement agrandir ce terrain de jeu. Tamariz découvre qu’au-delà de quelques tours existe un domaine que l’on peut étudier, comparer et perfectionner. Le dossier institutionnel Figuras · Juan Tamariz du Centro de Documentación de las Artes Escénicas y de la Música retrace notamment cette entrée très précoce dans la magie et son intérêt pour les ouvrages spécialisés.


Avant la magie professionnelle, il voulait faire du cinéma


Après le baccalauréat, Tamariz s’inscrit en sciences physiques. Il expliquera ensuite que son objectif principal était d’intégrer l’École de cinéma, qui demandait alors plusieurs années d’études universitaires préalables. La physique constituait donc en partie une voie de passage vers la réalisation.


À l’École officielle de cinéma, Tamariz se forme à la réalisation. Il y tourne notamment El espíritu, court métrage aujourd’hui conservé par la Filmoteca Española. Le dossier institutionnel du CDAEM rappelle également la présence de Carmen Maura dans ce film, à un moment très précoce de sa carrière.


Une erreur fréquente mérite ici d’être évitée : l’École officielle de cinéma n’a pas simplement “fermé définitivement en 1970”. Les archives institutionnelles retracent un déclin et une fin d’activité plus tardifs. Tamariz, lui, racontait que son propre parcours s’était interrompu dans le contexte politique et conflictuel de l’établissement sous le franquisme. Il faut distinguer son parcours personnel de la chronologie administrative de l’école.


La réalisation ne deviendra finalement pas son métier. Pendant ces mêmes années, la magie a déjà cessé d’être un simple loisir.


La SEI, Juan Antón et Los Mancos


Adolescent, Tamariz cherche à rejoindre la Sociedad Española de Ilusionismo, la SEI. Il raconte s’y être présenté alors qu’il était encore trop jeune selon les règles du groupe, avant d’y entrer finalement à 18 ans. Juan Antón joue un rôle déterminant dans cette période et devient l’une des premières figures importantes de son apprentissage. L’entretien de Tamariz avec Jot Down constitue ici l’une des meilleures sources directes.


Les deux hommes créent ensuite Los Mancos. Chacun dissimule un bras et, placés côte à côte, ils donnent l’impression de réaliser leurs effets avec une seule main disponible chacun.

Au championnat mondial FISM d’Amsterdam en 1970, Los Mancos obtiennent le deuxième prix de Micro Magic. Lors de la même édition, Arturo de Ascanio termine troisième dans cette catégorie et remporte le premier prix de Card Magic.


Ascanio et la « grammaire » de la cartomagie


Arturo de Ascanio occupe une place déterminante dans la formation intellectuelle de Tamariz, mais leur relation ne se réduit pas à celle d’un professeur donnant ses leçons à un élève.


Tamariz explique avoir d’abord reçu certaines idées d’Ascanio par Juan Antón, avant que les deux hommes se rapprochent et passent des années à discuter de magie. Il admirait notamment chez Ascanio sa capacité à rassembler et approfondir une réflexion théorique qu’il comparait à une véritable « grammaire » de la cartomagie.


La comparaison est parlante. Connaître de nombreuses techniques revient à posséder beaucoup de vocabulaire ; encore faut-il comprendre comment l’ensemble s’organise pour produire quelque chose de clair et convaincant. La relation entre Tamariz et Ascanio restera faite d’influence, d’amitié, de discussions et aussi de désaccords : un terrain de recherche plutôt qu’une doctrine figée.


Paris 1973 : le premier prix de Card Magic


En 1973, Tamariz participe au championnat mondial FISM de Paris.

Les archives officielles donnent exactement le résultat : Juan Tamariz, Espagne, premier prix de Card Magic. Le Grand Prix général de l’édition revient au Néerlandais Richard Ross ; Tamariz ne doit donc pas être présenté comme détenteur du Grand Prix FISM 1973. Les résultats FISM 1970-1979 permettent de vérifier les deux distinctions.


Cette récompense lui apporte une reconnaissance internationale importante parmi les magiciens. Tamariz relativisera pourtant volontiers la valeur des classements artistiques : dans ses entretiens, il se montre davantage intéressé par l’apprentissage, les rencontres et les recherches qu’un concours peut rendre possibles.


Le public, lui, va bientôt découvrir un artiste très éloigné du magicien de cabaret classique.


Juan Tamariz en 10 dates


1942 — naissance à Madrid 1970 — Los Mancos, 2e prix FISM Micro Magic 1971 — manifeste de l’Escuela Mágica de Madrid 1973 — 1er prix FISM Card Magic à Paris 1974 — premières Jornadas Cartomágicas de El Escorial 2000 / 2004 — Sinfonía en mnemónica mayor en espagnol puis Mnemonica en anglais 2009 — prix FISM Theory & Philosophy 2024 — 50 ans des Jornadas de El Escorial 2025 — David Devant Award 2026 — décès à 83 ans


La publication espagnole de Sinfonía en mnemónica mayor en 2000 et l’édition anglaise Mnemonica en 2004 sont documentées par les références bibliographiques consacrées à l’ouvrage ; l’édition anglaise Hermetic Press compte 408 pages.


Le personnage Tamariz : une autre manière d’être magicien


Parler, rire et travailler près du public

Lorsque Tamariz commence à exercer professionnellement, une partie des emplois disponibles passe par les hôtels, cabarets et salles de fêtes, avec des numéros souvent courts, visuels et très formels. Il prend soin de préciser qu’il existe d’excellents artistes dans ce monde ; simplement, cette façon de travailler ne correspond pas à ce qu’il cherche.


Lui veut faire des cartes, parler avec les gens et travailler près d’eux. Son allure finit elle aussi par rompre avec l’image attendue : vêtements plus ordinaires, cheveux longs, chapeau et présence beaucoup plus bohème. Le dossier du ministère espagnol consacré à Tamariz souligne explicitement ce contraste avec l’illusionniste traditionnel en frac.


L’humour appartient à cette proximité. Tamariz ne donne pas l’impression de s’arrêter pour « faire une blague » avant de reprendre son tour : parole, réactions, digressions et magie se mêlent au même moment.


Sa silhouette produit aussi quelques signatures que le public retiendra facilement : le chapeau, le violon imaginaire et les petites fanfares vocales.


Ce personnage paraît extraordinairement libre. La suite de son travail montrera que liberté et préparation sont chez lui beaucoup moins opposées qu’elles en ont l’air.


La télévision amplifie cette différence


RTVE situe les premières incursions de Tamariz sur la télévision publique à la fin des années 1960. Son parcours régulier prend réellement forme avec Tiempo de magia, projet conçu autour d’une idée simple : utiliser la télévision pour montrer la magie de près et faire découvrir au public espagnol d’autres artistes.


Le pilote de Tiempo de magia conservé dans les archives RTVE est daté de 1975 et réunit Juan Tamariz et Julio Carabias. RTVE précise que cette date correspond à l’année de production.


Juan Tamariz dans le pilote de Tiempo de magia en 1975.
Juan Tamariz dans le pilote de Tiempo de magia, produit en 1975 pour TVE. Image : Archivo RTVE / Tiempo de magia, 1975

Puis vient Un, dos, tres… responda otra vez. Tamariz y joue d’abord temporairement Don Estrecho avant de pouvoir y revenir pleinement comme magicien. L’émission l’expose à un public infiniment plus large que celui des congrès et des petites salles.


La télévision contribue énormément à sa popularité, mais Tamariz en parle aussi avec frustration. Caméras, temps d’attente, rythme de production et perte de proximité peuvent aller à l’encontre de ce qu’il recherche. Dans son long entretien avec Jot Down, il explique n’avoir été réellement satisfait que d’une partie relativement faible des centaines de jeux enregistrés. Après Chan-tatachán en 1992, il choisit de ne plus mener de carrière télévisuelle régulière, tout en acceptant encore des apparitions ponctuelles.


Ce rapport ambivalent est révélateur. La télévision le rend célèbre, mais sa magie préférée reste celle où il peut observer directement les réactions des personnes présentes.


L’Argentine et le monde hispanophone


L’Argentine apparaît très tôt dans cette histoire. Tamariz confirme directement qu’un voyage dans le pays pour rencontrer et donner une conférence à des magiciens joue un rôle dans la naissance de son projet télévisuel espagnol.


Ses passages répétés en Amérique latine auront ensuite deux effets qu’il vaut mieux distinguer : une notoriété auprès du grand public et une influence professionnelle entre magiciens.


Cette diffusion n’aurait toutefois pas eu la même portée si Tamariz s’était limité à une personnalité de scène. Derrière le personnage, il consacrait une énergie considérable à comprendre ce que la magie faisait réellement vivre.


Comment Juan Tamariz pensait la magie


Des années pour comprendre quelques secondes


Tamariz pouvait donner sur scène une impression de spontanéité presque incontrôlable. Il ne faut pas la transformer rétrospectivement en comédie entièrement programmée : il revendiquait une vraie place pour l’improvisation et la réaction au moment présent.


Mais sa compréhension du cadre dans lequel cette liberté opérait était le résultat d’un travail très patient.


Dans son entretien avec Jot Down, il décrit une méthode très concrète : une idée sur une pause, un rythme ou une réaction supposée du public est testée, déplacée, modifiée puis essayée devant d’autres personnes et dans d’autres situations. Certaines hypothèses peuvent ainsi l’occuper pendant plusieurs années avant qu’il estime avoir compris quelque chose d’utile.


La profondeur de la construction lui permettait justement de donner une impression de liberté.

L’étonnement avant l’explication


Lorsqu’il parle de ce que doit produire la magie, Tamariz revient souvent à l’étonnement.

Au début d’un effet, l’adulte cherche volontiers ce qui a été caché, où se trouve l’explication, ce qui a pu se passer. Puis, lorsque la magie fonctionne réellement, cette activité analytique peut momentanément céder la place à une autre expérience.


Cette conception apparaît jusque dans son vocabulaire. Sur RTVE en 2024, Tamariz explique préférer « jeux de magie » à « trucs », parce que le mot truco lui évoque davantage la tromperie ou le piège, tandis que juego correspond mieux à quelque chose de partagé. RTVE consacre un article entier à cette distinction.


Le secret reste évidemment là. Simplement, pour Tamariz, cacher correctement le secret n’est pas encore le résultat artistique.


The Magic Way et les explications qui encombrent le chemin


Lorsqu’une personne voit quelque chose d’impossible, elle cherche naturellement une cause.

Tamariz fait de cette recherche mentale une partie de la construction magique. Dans The Magic Way et dans ce qu’il appelle en espagnol sa Teoría de las Pistas Falsas, il analyse les explications possibles que le public peut envisager et la manière dont elles peuvent perdre progressivement leur pouvoir explicatif.


L’idée est plus subtile que « donner une fausse explication ».


Le public peut imaginer plusieurs solutions de lui-même. La construction de l’effet cherche à éviter que l’une d’elles puisse devenir une réponse suffisamment confortable pour réduire tout le moment à : « Ah, d’accord, il a simplement fait ça. »


Tamariz l’explique avec sa métaphore de l’arc-en-ciel.


Devant un arc-en-ciel, on peut très bien connaître ou apprendre l’explication physique du phénomène. Mais si quelqu’un décide précisément au moment où vous l’admirez de vous interrompre avec une démonstration sur la réfraction, il change votre expérience. Pour Tamariz, le spectateur qui reste entièrement prisonnier de la recherche du secret risque de manquer de la même façon l’« arc-en-ciel » du jeu.


Il ne demande pas de renoncer à la raison.

Il essaie de gagner quelques instants pendant lesquels la merveille arrive avant son démontage.


L’attention ne consiste pas simplement à faire regarder ailleurs


La misdirection est parfois caricaturée comme une manœuvre où le magicien attire les yeux à droite pendant qu’il agit à gauche.


Chez Tamariz, la question touche plus largement ce que le public considère comme significatif à chaque instant : le regard, mais aussi l’écoute, la logique d’une action, le rythme et la manière dont une séquence est comprise.


The Five Points in Magic matérialise une partie de cette réflexion autour de cinq moyens de communication : les yeux, la voix, les mains, les pieds et le corps.


Un regard peut rendre un objet important avant qu’un mot soit prononcé. Une position du corps peut installer une direction. Une pause crée une attente. Une variation de voix change la valeur d’un moment.


Le magicien ne communique donc jamais uniquement avec ses doigts.


Rire, silence et rythme


C’est dans le rythme que l’apparente simplicité devient parfois la plus exigeante.

Tamariz remarque notamment que le rire et l’étonnement ne fonctionnent pas exactement dans le même tempo. Après un rire, il faut parfois laisser retomber l’énergie avant que le public puisse recevoir pleinement le moment magique suivant. Et ce sont précisément ces détails qu’il dit avoir testés, modifiés puis retestés pendant des années.


Luis Piedrahita choisit justement cette dimension lorsqu’il doit expliquer l’apport de Tamariz sur RTVE en 2024 : il insiste sur sa manière de comprendre et d’analyser l’émotion que la magie produit chez le spectateur.


Voilà peut-être le point où le personnage public et le théoricien cessent de sembler contradictoires.


La parole, le rire, le silence, le regard ou la proximité ne sont pas des décorations posées autour d’un tour. Ils participent à ce que la personne en face finit par vivre.


Une autre œuvre de Tamariz pousse cette logique de structure invisible dans une direction très différente : le jeu lui-même.


Mnemonica : pourquoi ce travail a marqué la cartomagie


Un jeu mémorisé est un jeu dont le magicien connaît mentalement l’organisation complète. Il peut donc associer les cartes à leurs positions et raisonner sur une information qui reste invisible pour le public.


Ce principe existait bien avant Juan Tamariz. Son apport n’est pas d’avoir inventé le jeu mémorisé, mais d’avoir développé sa propre organisation et un vaste corpus de possibilités autour d’elle.


Les deux volumes français de Mnémonica de Juan Tamariz.
L’édition française de Mnémonica, publiée en deux volumes par les Éditions Georges Proust. Visuel : Éditions Georges Proust / Académie de magie.

Mnemonica désigne à la fois, dans l’usage courant, cette organisation associée à Tamariz et le grand ouvrage dans lequel il expose une partie importante de son travail.


L’édition anglaise, traduite par Rafael Benatar et publiée par Hermetic Press en 2004, compte 408 pages et rassemble plus d’une centaine d’effets et de routines autour du jeu mémorisé. La notice bibliographique Google Books confirme ces données.


Pour quelqu’un qui ne pratique pas la magie, l’idée peut se résumer ainsi : deux personnes regardent le même paquet de cartes ; l’une voit seulement une succession de cartes, l’autre connaît en plus une organisation invisible.


Cette connaissance peut nourrir énormément de constructions sans que le spectacle consiste à démontrer une prouesse de mémoire.


C’est pourquoi Mnemonica a autant compté chez les cartomagiciens : le système devient un outil de composition, et non un simple exercice mnémotechnique.


Il serait pourtant dommage de réduire Tamariz à Mnemonica. Son travail sur les cartes prend place dans une culture plus vaste où les idées sont continuellement montrées, critiquées et développées avec d’autres.


Une école de pensée et cinquante ans de transmission


Une « école » sans salles de classe


L’Escuela Mágica de Madrid historique ne doit pas être confondue avec la Gran Escuela de Magia Ana Tamariz actuelle.


Le mot escuela était employé au sens d’école de pensée, comme pour un courant artistique ou intellectuel. Le manifeste fondateur est daté de juin 1971 et signé par Juan Antón, Arturo de Ascanio, Ricardo Marré, José Puchol, Juan Tamariz, Ramón Varela et Camilo Vázquez. Roberto Giobbi revient précisément sur cette histoire dans The Magic Memories 201.


Le texte affiche une ambition claire : développer la recherche théorique et pratique, étudier la présentation et les dimensions psychologiques de la magie, confronter les idées à l’expérience et favoriser la circulation des travaux.


Ce document est précieux parce qu’il montre que cette volonté de penser la magie n’est pas une cohérence inventée aujourd’hui en regardant rétrospectivement la carrière de Tamariz. Elle est déjà formulée collectivement alors qu’il n’a même pas 30 ans.


El Escorial : la recherche devient un rendez-vous


Les premières Jornadas Cartomágicas de El Escorial ont lieu en 1974. Elles réunissent sur invitation des spécialistes de la magie des cartes autour de thèmes préparés en amont, avec présentations, démonstrations et discussions collectives.


En 2024, ces rencontres célèbrent cinquante ans d’existence. Roberto Giobbi en documente le fonctionnement contemporain et la continuité dans ses comptes rendus.


Juan Tamariz entouré de magiciens lors d’une session nocturne à El Escorial.
Une session nocturne autour de Juan Tamariz lors des Jornadas Cartomágicas de El Escorial. Photo publiée via Roberto Giobbi

Le modèle a traversé les décennies et attiré des participants venus d’autres pays. L’influence de cette culture ne tient donc pas seulement aux idées sorties de la tête de Tamariz : elle tient aussi à une façon de travailler ensemble.


Les conséquences deviennent visibles lorsqu’on écoute les magiciens qui ont réellement vécu cette transmission.


Ce que Tamariz a changé chez d’autres magiciens


Roberto Giobbi rencontre Tamariz en 1978, à 19 ans. Il explique que Tamariz devient très tôt son mentor et le présente des décennies plus tard comme une influence particulièrement profonde sur sa manière de penser la magie. Ce que Giobbi admire chez lui est justement sa capacité à envisager ensemble technique, histoire, création, présentation et réflexion.



Son propre style est pourtant très éloigné de celui de Tamariz.

C’est un premier indice : l’influence ne se mesure pas à la ressemblance.


Dani DaOrtiz formule le mécanisme de manière encore plus concrète.

Dans une interview de 2009, il explique préférer travailler la situation et le spectateur plutôt que la seule manipulation technique des objets, et attribue explicitement cette orientation à Tamariz.


Luis Piedrahita, lui, choisit l’émotion. Pour lui, Tamariz a changé la manière dont les magiciens peuvent comprendre et analyser ce que la magie produit chez le public.


Woody Aragón illustre une autre dimension : une influence artistique profonde doit finir par permettre de se détacher du modèle. Il étudie énormément Tamariz dans sa jeunesse avant de développer ses propres recherches autour des cartes, des structures et de la composition.


Enfin, Jorge Blass — entré très jeune dans l’école dirigée par Ana Tamariz — résume en 2024 qu’il existe selon lui un « avant et un après Juan Tamariz » dans la magie et souligne combien son travail reste étudié internationalement.


Ces témoignages sont plus convaincants qu’une longue liste d’adjectifs.

Giobbi, DaOrtiz, Piedrahita, Aragón ou Blass ne travaillent pas de la même manière. Ils ne cherchent pas à jouer le personnage de Tamariz.


Ce qui circule est surtout une manière de regarder et de travailler la magie :

Questionner, tester, penser l’expérience du public puis laisser chaque artiste trouver sa propre réponse.

Juan Tamariz dans ses dernières années


Le Tamariz que l’on voit en 2024 n’est pas seulement invité à la télévision pour raconter ses souvenirs.


À 81 ans, dans La matemática del espejo, il fait encore de la magie devant l’équipe et le public. RTVE souligne qu’il revient devant les caméras après une longue absence. Ses filles Alicia et Ana ainsi que Consuelo Lorgia participent également à l’émission.


Le 27 mai 2024, Juan et Ana Tamariz accordent une autre longue interview au Centro de Documentación de las Artes Escénicas y de la Música, directement dans la Gran Escuela de Magia. Le dossier institutionnel Teatro.es documente l’entretien, sa date, son lieu et sa durée.


Juan Tamariz avec sa fille Ana Tamariz en 2024.
Juan Tamariz avec sa fille Ana Tamariz en 2024. Ana dirige la Gran Escuela de Magia qui porte son nom. Photo : crédit exact à confirmer auprès du CDAEM pour le fichier sélectionné.

La transmission familiale est également concrète. Le site de la Gran Escuela de Magia Ana Tamariz présente Juan comme celui qui a créé ses programmes pédagogiques et qui imprègne l’enseignement de sa philosophie magique ; Ana en assure la direction.


Le dossier institutionnel de 2024 décrit également Tamariz comme toujours engagé dans l’écriture et la réflexion sur la magie. Cette activité tardive empêche de construire artificiellement une biographie où tout se serait arrêté avec sa grande période télévisuelle.


Juan et Ana Tamariz lors de l’entretien enregistré en mai 2024 à la Gran Escuela de Magia. CDAEM / INAEM.Entretien réalisé par Rosa Alvares ; caméra : Víctor Camargo ; réalisation et montage : Ana Lillo.

Les Jornadas de El Escorial continuent elles aussi. Pour l’édition 2025, Roberto Giobbi publie encore les thèmes de travail associés à Tamariz dans son compte rendu des rencontres.


La même année, The Magic Circle lui attribue le David Devant Award, récompense destinée aux personnes ayant apporté une contribution significative à l’avancement de l’art magique ou un service international exceptionnel à la magie. La page officielle désigne explicitement Tamariz comme lauréat 2025.


Ses apparitions publiques étaient plus rares que dans ses années de télévision, mais les documents de 2024 et 2025 montrent encore un homme relié à la création, à l’enseignement et aux échanges avec d’autres magiciens.


Son héritage était donc déjà actif avant sa mort.

Pourquoi Juan Tamariz restera important


Juan Tamariz a occupé plusieurs places que l’on retrouve rarement réunies dans une même carrière.


Pour le public, il fut une personnalité immédiatement identifiable, drôle, proche et capable de faire vivre des cartes sur une table comme si tout se construisait spontanément devant les gens.


Parmi les magiciens, il fut aussi un praticien reconnu très tôt : deuxième prix FISM avec Los Mancos en 1970, premier prix de Card Magic à Paris en 1973. Trente-six ans après Paris, la FISM le distinguait cette fois en Theory & Philosophy.


Entre ces récompenses, Tamariz aura surtout cherché à comprendre ce qui se passe entre une méthode invisible et l’expérience effectivement vécue : les explications que le public construit, l’endroit où va son attention, la durée d’un silence, le rythme après un rire, l’étonnement et l’émotion.


Cela permet de résoudre ce qui ressemblait au départ à un paradoxe.

La liberté de Tamariz n’était pas nécessairement une illusion. Il pouvait réellement improviser, digresser et réagir à ce qui se passait. Mais cette liberté reposait sur une connaissance travaillée pendant des décennies : celle de son métier et des réactions humaines auxquelles il se confrontait soir après soir.


Mnemonica donne une autre forme à la même logique : une structure précise que le public n’a aucune raison de remarquer.


L’Escuela Mágica et El Escorial l’élargissent encore : les idées doivent pouvoir sortir du travail d’un seul homme, être discutées, mises à l’épreuve et transformées par les autres.

Juan Tamariz est mort le 18 août 2026. Sa disparition met un terme à une vie, pas à ce mouvement.


Il reste des livres étudiés, des programmes transmis, des rencontres de travail et surtout des artistes qui expliquent eux-mêmes avoir changé leur manière de penser la magie après l’avoir rencontré, lu ou étudié.


C’est peut-être là que se mesure le mieux ce qu’il a laissé : non pas au nombre de magiciens qui lui ressemblent, mais à ceux qui, grâce à lui, ont appris à regarder la magie autrement.

Sources principales


 
 
 

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